Jasper se prépare pour le tourisme estival après avoir été ravagée par les incendies


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Par La Presse Canadienne, 2024
JASPER, ALTA. — Chaque été depuis 61 ans, les touristes s'entassent dans le SkyTram de Jasper, en Alberta, pour admirer la ville en forme de boomerang nichée au cœur des Rocheuses. Ce sera à nouveau le cas cet été, mais la vue sera différente.
Les téléphériques rouges survoleront des milliers d'arbres émergeant du sol, comme des allumettes calcinées. Du sommet, un tiers des bâtiments de la ville ont disparu.
Cela ne change rien au fait que Jasper est toujours ouverte, et c'est ce qui compte, alors que la ville se prépare pour son premier été depuis le terrible incendie de forêt qui l'a ravagée en juillet dernier.
«Il y a certes des signes positifs, mais nous ne reviendrons pas à 100 %, c'est clair», reconnaît le maire de Jasper, Richard Ireland.
L'hiver a été plus calme que d'habitude, et cette ville, qui dépend fortement du tourisme, a besoin de visiteurs cet été. Moins de restaurants sont ouverts, mais beaucoup d'autres rouvriront avec la fonte des neiges, selon un commerçant.
Entre la fermeture des campings et la destruction de plusieurs hôtels par l'incendie, la réduction de l'espace touristique entraînera probablement une baisse de 20 % des revenus des entreprises, a récemment indiqué la Chambre de commerce de Jasper au conseil municipal.
La communauté invite néanmoins les touristes à venir la visiter.
La question de savoir s'il fallait affiner ce message a fait l'objet d'un débat délicat l'automne dernier, les habitants endeuillés craignant que les touristes ne viennent admirer les dégâts.
«L'équilibre est de moins en moins nécessaire, affirme M. Ireland, le seul maire que Jasper ait connu depuis sa création en 2001. Les gens ont maintenant eu huit mois pour faire face à leurs pertes individuelles.»
Certains propriétaires d'entreprises s'attendent à une baisse de leurs revenus parallèlement à la diminution de la fréquentation.
«Jasper a plus que jamais besoin de touristes», soutient Stavro Korogonas, propriétaire de Jasper Pizza Place.
M. Korogonas a perdu sa maison dans l'incendie et vit à Kelowna, en Colombie-Britannique, depuis août dernier, se rendant à Jasper environ deux fois par mois pour son entreprise. Lui et sa femme prévoient de revenir dès qu'un logement provisoire sera disponible.
Ces derniers mois ont été difficiles pour les habitants, explique-t-il. L'enthousiasme initial du retour s'est estompé et le poids émotionnel des destructions a jeté un voile sur la ville. Nombreux sont ceux qui évitent de se rendre dans le quartier détruit de Cabin Creek.
«Aucune des personnes à qui j'ai parlé ne m'a raconté d'histoire de réussite, raconte M. Korogonas. Nous avons tellement de gens, rien que dans mon groupe d'amis proches, qui ont passé leur dernier jour à Jasper.»
Aucune maison détruite n'a été reconstruite à ce jour, bien que des logements provisoires aient été acheminés par camion jusqu'à Jasper en février. Les fondations vides, qui ont brûlé pendant plus d'une semaine après l'incendie, ont été comblées de terre. Les carcasses calcinées de quelques bâtiments, dont une église anglicane presque centenaire, n'ont pas encore été démolies.
Et si un tiers des bâtiments de la ville ont été détruits par l'incendie, de vastes pans de Jasper sont restés intacts. La majeure partie de la zone commerciale de la ville n'a pas été touchée, et le quartier résidentiel à l'est de la ville est également épargné.
Autour du village, les signes de la colère de Dame Nature sont indéniables. Les bords de route ont été dégagés afin d'éviter que des arbres morts ne tombent sur l'autoroute, laissant des rangées de forêts noircies et abattues sillonnées en tas sur une trentaine de kilomètres au sud, le long de la promenade des Glaciers. D'autres arbres encore debout ont été dénudés.
Le maire a indiqué que plusieurs terrains de camping et sentiers sont sur le point de rouvrir, mais aucune liste officielle n'a été publiée. Parcs Canada n'a pas accordé d'entrevue.
Jasper n'est pas la première municipalité à être dévastée par un feu de forêt. En 2016, un incendie qui a ravagé Fort McMurray, en Alberta, a détruit environ 2400 maisons, soit bien plus que les 318 structures détruites à Jasper.
L'incendie de Jasper était toutefois le premier dans une communauté dépendante du tourisme.
Une leçon sur les changements climatiques
L'idée qui prévaut est que ce carnage peut servir de leçon aux visiteurs sur les effets du changement climatique, sur la régénération des forêts après les incendies et sur la préparation des villes.
«On peut encore admirer la beauté du paysage, mais la dure réalité est là, juste à côté», dit Paulette Dubé, écrivaine locale et enseignante à la retraite. À l'automne, elle a lancé un projet avec la bibliothèque locale, compilant des œuvres d'art et des écrits de Jasperiens confrontés à la destruction.
«Tout est noir, détruit et brûlé. C'est vraiment, je pense, le moment idéal pour venir voir cela, car on peut faire cette comparaison et se retrouver au cœur de Jasper en pleine reconstruction», témoigne-t-elle.
M. Ireland avance que le paysage peut être une «opportunité d'apprentissage» pour les visiteurs.
«Je pense que des groupes touristiques profiteront désormais de cette transformation du paysage pour sensibiliser les touristes intéressés par les incendies de forêt. Ce n'est pas forcément l'avantage que nous recherchions, mais c'est certainement une opportunité», ajoute-t-il.
Si les visiteurs peuvent éviter de voir les destructions urbaines, la forêt calcinée entoure la ville.
«Franchement, levez les yeux, car les montagnes sont toujours là. Tournez la tête et regardez de l'autre côté : il y a encore des arbres, souligne Mme Dubé. Mais c'est vraiment bon de se rappeler que nous ne sommes pas des dieux. Nous ne sommes pas les rois de cet endroit. Nous courons simplement au pied de ces géants, et ce sont eux qui décident s'il y aura un incendie ou non.»
Matthew Scace, La Presse Canadienne